DE L 'IMPORTANCE DU CONTEXTE CULTUREL EN TRADUCTION

Traductions japonais

Le 26 juillet 1945, jour de la déclaration de Potsdam, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Chine lancent un ultimatum au Japon : si le gouvernement japonais ne proclame pas « immédiatement la reddition sans condition de toutes les forces armées japonaises », et ne fournit pas « toutes les garanties de sa bonne foi en la matière », il s’expose à « une destruction prochaine et complète». Aucune mention claire n’est faite de l’usage de la bombe atomique, et la déclaration ne garantit pas le maintien de l’empereur japonais sur le trône, alors que le gouvernement tient à tout prix à la préservation du régime impérial.

Une conférence de presse en réaction à l’ultimatum est donnée par Suzuki Kantarō, alors Premier ministre. Il y déclare : « Je pense personnellement que cette déclaration est pratiquement identique à celle du Caire. Pour le gouvernement japonais, cela n’a donc pas grande valeur […] Nous n’avons d’autre choix que de rester déterminés à nous battre jusqu’à la fin. » Un mot prononcé lors de la conférence va retenir l’attention des médias japonais comme internationaux : mokusatsu. Ce mot, particulièrement ambigu, va être traduit comme un rejet de l’ultimatum, et il n’est pas rare de lire que si mokusatsu avait été correctement traduit, la fin de la guerre aurait été bien différente pour le Japon. En d’autres termes, les bombardements atomiques seraient la conséquence d’une « simple » erreur de traduction.

Mokusatsu 黙殺 est composé des kanji 黙 (moku) « silence » et 殺 (satsu) « tuer », dans leur sens premier. Quand on consulte les dictionnaires japonais, on tombe majoritairement sur les définitions « ignorer, ne pas répondre » ou : « être au courant mais ne pas en tenir compte, ignorer ». L’agence de presse Dōmei, agence officielle de l’Empire à l’époque, choisit dans ce contexte de traduire  «mokusatsu » du japonais vers l’anglais par « ignore » (fr : ne pas tenir compte de qqc). Le terme a ensuite été traduit par « reject » (refuser d’accepter qqc) ou « turn down » (ne pas accepter une proposition, refuser) par les médias américains et britanniques, notamment par le New York Times, qui dans son édition du 30 juillet, reporte que « le Premier ministre Suzuki confirme le rejet de l’ultimatum ». Le gouvernement japonais étant resté ambigu, les médias finissent par adopter massivement la traduction de « mokusatsu» par « rejet ».

Pourtant, selon le chercheur en histoire Kawai Kazuo, mokusatsu est un mot compliqué à traduire, sans vraiment d’équivalent en anglais, et ambigu même pour les japonais. Il propose de le traduire par « ne pas tenir compte de quelque chose » ou « rester silencieux », tout en ajoutant que dans ce contexte, « se garder de tout commentaire » aurait certainement été le sens le plus proche, puisqu’il sous-entend qu’une décision de la part du gouvernement japonais (accepter ou non l’ultimatum) était en train d’être prise en coulisses. Pour Kawai, il ne s’agissait pas de rejeter l’ultimatum, mais simplement d’attendre l’avancée des événements (et des négociations avec l’URSS) avant de se prononcer. Chalmers Johnson, professeur émérite à l’université de Californie spécialiste des sciences politiques japonaises, propose une interprétation différente, indiquant que les Alliés ont certainement compris ce terme comme signifiant « traiter (l’information) avec un silence méprisant » (treat with silent contempt). Selon lui, on ne peut pas vraiment affirmer que le terme sous-entend « sans commentaire », et il est possible que mokusatsu ait été plutôt interprété dans son sens littéral ici. Le linguiste et lexicographe Ōno Susumu tempère cependant ces assertions et explique qu’il s’agit d’un mot particulièrement délicat à traduire, reflet de l’implicite très présent dans la communication interpersonnelle japonaise. Selon lui, mokusatsu peut dans certains contextes être compris comme «ignorer sciemment quelque chose ou quelqu’un afin d’éviter de perdre la face en répondant de manière frontale, en particulier dans une situation où l’on se retrouve du mauvais côté de la barrière » (comme c’était le cas pour le Japon face aux Alliés à ce moment-là, puisqu’il se préparait à une capitulation certaine). Il est aussi possible que ce mot signifie «ne pas accepter ni refuser clairement, et simplement faire comme si on ne savait pas ». Autrement dit, pour Ōno il serait réducteur de simplement traduire mokusatsu par un rejet dans le même sens qu’on lui accorderait en anglais ou français.

Il aurait ensuite été reproché à Suzuki d’avoir utilisé une formulation ambiguë, mais quel était le but du gouvernement japonais à rester si évasif après un tel ultimatum ? A la suite de la déclaration de Potsdam, les politiques japonais auraient débattu et décidé de « ne pas révéler [leurs] intentions » et de prendre une décision une fois qu’ils auraient « compris [celles] de l’Union soviétique ». Le gouvernement aurait donc souhaité rester silencieux pour le moment, ce qui se serait apparenté à faire preuve de « mokusatsu ». La volonté du Premier ministre aurait été que la presse reporte la déclaration de Potsdam sans émettre de commentaire de la part du gouvernement, comme une façon implicite de faire comprendre aux civils que la fin de la guerre approchait. Le ministre de la guerre Anami Korechika n’aurait cependant pas respecté les consignes et autorisé les médias, presse comme radio, à interpréter « mokusatsu » comme étant un « rejet [sans prêter attention à la déclaration] ». Enfin, bien que de nombreuses sources reprennent le discours de Suzuki tel quel, l’historien Hasegawa Tsuyoshi, professeur émérite à l’université de Californie, avance qu’il est possible que Suzuki n’ait jamais prononcé clairement «mokusatsu » durant la conférence, mais qu’il s’agirait d’une interprétation de son discours par les médias. Quoiqu’il en soit, cet épisode de la fin de la Seconde Guerre mondiale, bien connu des personnes étudiant l’histoire du Japon, s’est largement répandu et soulève de nombreuses questions aussi bien sur la complexité du métier de traducteur que sur le traitement médiatique des négociations politiques de manière générale.

Si cette réponse et cette traduction n’ont pas arrangé les tensions déjà largement palpables entre le Japon et les États-Unis à quelques semaines de la fin de la Seconde Guerre mondiale, il faut rester méfiant face aux raccourcis empreints de sensationnalisme. Si l’ambiguïté de la réponse japonaise a servi de prétexte à l’usage de la bombe atomique, les questions politiques qui gravitent autour de la fin de la Seconde Guerre mondiale sont certainement plus difficiles à traiter que par le prisme d’une « simple erreur de traduction » comme on le lit parfois. Quoiqu’il en soit, l’histoire qui plane autour de cette déclaration nous offre un bon exemple de l’importance du contexte en traduction, où une simple méconnaissance culturelle peut avoir de lourdes conséquences. Traduire un discours sans prendre en compte les spécificités de la langue source, notamment dans un contexte politique où la communication interpersonnelle et l’implicite sont d’autant plus présents et importants, c’est prendre le risque de passer à côté du message voire d’attiser des tensions. Bref, de faire une traduction qui n’est pas pragmatique, et de fait qui ne retransmet pas l’intention de la personne qui prononce ce discours.

NOTES

➊  LUCKEN, Michael. « Déclaration de Potsdam » dans : Sengo, le Japon après la guerre. Presses de l’Inalco, 2017

➋  Déclaration du Caire (signée le 27 novembre 1943) dans laquelle les trois grands Alliés (Etats-Unis, Chine, Grande-Bretagne) demandent au Japon de se retirer et restituer tous les territoires occupés et envahis. La déclaration du Caire demande une reddition inconditionnelle tandis que celle de Potsdam demande la reddition inconditionnelle des forces armées.

➌  Respectivement dans le 大辞林 Daijirin, 3ème édition et 精選版 日本国語大辞典, Seisen-han Nihon kokugo daijiten

➍  TORIKAI Kumiko. Voices of the Invisible Presence: Diplomatic Interpreters in Post-World War II Japan. John Benjamins Publishing, 2009

➎  The Asahi Shinbun Company. Media, Propaganda and Politics in 20th-Century Japan (SOAS Studies in Modern and Contemporary Japan). Bloomsbury Academic, 2015

➏  KAWAI Kazuo. « Mokusatsu, Japan’s Response to the Potsdam Declaration ». Pacific Historical Review, Vol. 19, No. 4 , p. 409-414. University of California Press, Nov. 1950

➐  JOHNSON Chalmers. « Omote (Explicit) and Ura (Implicit): Translating Japanese Political Terms ». The Journal of Japanese Studies, Vol. 6, No. 1, p. 89-115. The Society for Japanese Studies, Hiver 1980

➑  TORIKAI. Voices of the Invisible Presence: Diplomatic Interpreters in Post-World War II Japan.

➒  HASEGAWA Tsuyoshi. Racing the Enemy: Stalin, Truman, and the Surrender of Japan. Harvard University Press, 2009 et The Asahi Shinbun Company. Media, Propaganda and Politics in 20th-Century Japan

➓  KAWAI Kazuo. « Mokusatsu, Japan’s Response to the Potsdam Declaration ».

⓫  HASEGAWA. Racing the Enemy: Stalin, Truman, and the Surrender of Japan.

⓬  Ibid.