NANKIN, 13 DÉCEMBRE 1937 : LA LANGUE COMME VECTEUR DE VIOLENCE
Le 7 juillet 1937, l’armée du Kwantung, unité militaire de l’armée impériale japonaise stationnée en Chine, met le gouvernement devant le fait accompli en prétextant la disparition d’un de ses soldats et attaque les troupes chinoises adverses sur le pont Marco-Polo près de Pékin. Si ce n’est pas le premier conflit entre les troupes chinoises et japonaises, celui-ci marque l’aube de la seconde Guerre sino-japonaise. Les troupes nippones mettent Shanghai à feu et à sang dans la foulée, avant d’arriver à Nankin, la capitale, le 13 décembre 1937. Là-bas sera perpétré ce que le monde connaît désormais sous le nom de « Massacre de Nankin ».
Quand on fait des recherches sur le sujet, on se rend compte que le nom donné à ce qu’il s’est passé à Nankin varie d’une langue à l’autre. Si en français et en anglais on trouve le terme « Viol de Nankin » (« Rape of Nanjng »), « Massacre de Nankin » (« Nanjing Massacre ») est ce qui revient le plus, y compris en chinois mandarin (南京大屠殺, Nánjīng Dà-túshā). En japonais, c’est plus complexe : si certains historiens parlent également de « massacre » (南京大虐殺, Nankin Dai-gyakusatsu), ce choix revêt une position politique, et on parle surtout d’« affaire de Nankin » (南京事件, Nankin jiken). Pourtant, comment qualifier ce qu’il s’est passé à Nankin, si ce n’est de «massacre» ?
Durant les six semaines qui suivent la chute de la ville, l’armée japonaise, complètement hors de contrôle, se livre à des dizaines de milliers de meurtres, actes de torture, viols, pillages, incendies volontaires. Chaque chinois est vu comme un soldat déguisé et donc un ennemi potentiel qu’il faut anéantir. Ces atrocités, qui visent au départ les soldats et les prisonniers, touchent rapidement les civils.
Comment cela a pu se produire ? Certaines personnes l’expliquent par le bushidō 武士道, les codes des principes moraux des samouraïs. Autrement dit, les Japonais se seraient comportés ainsi à Nankin par tradition. Non seulement la violence en temps de guerre n’est pas propre aux japonais, mais le chercheur Saeki Shin’ichi 佐伯 真一 explique que le concept même de bushidō a été instrumentalisé à des fins politiques et qu’il s’agit avant tout d’une « tradition fictive inventée de toutes pièces au XIXe siècle »➊. Le chercheur Rana Mitter, spécialiste de l’histoire de la Chine et notamment du Massacre de Nankin, rappelle que de nombreux mythes entourent les soldats de l’armée japonaise, dont celui qu’ils seraient tous hyper entraînés et déterminés. En réalité, cette armée est très hétérogène, et ses soldats ne sont pas forcément tous bien formés➋.
Une autre raison serait la frustration des soldats, qui prend plusieurs formes. Des historiens expliquent que certains chefs militaires japonais spécialistes de la Chine auraient nourri une rancœur, déçus de ne pas avoir de partenariat politique privilégié. Si cela peut constituer une explication, la frustration était certainement plus ancrée. En effet, les japonais ne s’attendaient pas à une résistance de la part des soldats chinois, notamment à Shanghai. Des sinologues japonais pensent par exemple dans les années 20 que la Chine a « une armée qui sur le plan de l’armement et de l’organisation est en tout point du vingtième siècle, mais qui sur le plan de l’esprit et des qualités a neuf siècles de retard »➌. Les chinois résisteront à Shanghai pendant 3 mois, alors que l’armée japonaise pensait pouvoir prendre le contrôle de la ville en quelques jours, ce qui aurait attisé sa soif de vengeance➍.
Cette condescendance n’est pas nouvelle. Dès la victoire du Japon lors de la première Guerre sino-japonaise (1894-1895), les stéréotypes à l’égard des chinois vont bon train, et l’imaginaire collectif japonais s’alimente d’histoires d’après lesquelles les soldats chinois « s’échapperaient » en combat, comme en témoigne des expressions les qualifiant de « bébés araignées qui tentent de s’enfuir dans la confusion »➎. Cette prétendue lâcheté est fortement relayée, que ce soit par la presse avec le numéro du magazine Shōnen Kurabu (少年倶楽部) de février 1932 qui interprète par exemple la non-résistance des chinois face aux japonais comme de la lâcheté et un manque d’organisation, ou les écrivains, comme Gotō Asatarō 後藤 朝太郎 qui écrit en 1932 que les chinois sont « contents de fabriquer des sacs de sable pour l’armée japonaise […]. Le lendemain ils peuvent s’asseoir sur les sacs, boire et regarder leurs propres soldats se faire massacrer par les japonais en disant ‘waow, regarde !’ ». Le prétendu manque de courage des soldats chinois, lâches et indisciplinés, tantôt qualifiés de « mouches » ou de « bandits »➏, renforce le sentiment de légitimité des actions de l’armée japonaise. D’ailleurs, un mot revient souvent quand il est question de l’invasion des japonais en Asie-Pacifique : seigi 正義, « justice »➐.
Juste en effet, car l’invasion de la Chine par le Japon est motivée par un concept bien précis : le pan-asianisme. A partir de la restauration de Meiji en 1868, le Japon conçoit ses relations diplomatiques dans une logique de hiérarchie raciale, culturelle et politique. En se démarquant des autres pays asiatiques par la domination régionale, il espère pouvoir s’asseoir à la table des grandes puissances occidentales, et ainsi échapper à la colonisation➑. Le but est simple : le Japon serait le libérateur des autres pays asiatiques, des ryōmin 良民➒, comme ils nomment avec condescendance les « gens bons », incapables de gagner leur indépendance par eux-mêmes. Cet altruisme n’est que de façade : il sert surtout de prétexte pour permettre au Japon de servir ses propres intérêts et établir une domination dans la région➓, comme le prouve le paradoxe de la violence exercée par l’armée japonaise, car si le massacre de Nankin a particulièrement marqué les esprits, l’armée japonaise a commis des atrocités partout où elle est passée, de Nankin à Manille en passant par Singapour, pour ne citer qu’elles.⓫
On ne peut expliquer le massacre de Nankin par une succession d’événements spécifiques, et cet article ne se veut absolument pas exhaustif. S’il faut retenir une chose : la frustration, le manque de formation, la fièvre impérialiste et les stéréotypes racistes ancrés ont provoqué une série de violences en chaîne⓬. Encore aujourd’hui, il reste de nombreuses incertitudes concernant le cours des événements et le bilan humain exact. Si on serait plutôt, selon les tribunaux et les différentes historiographies, à un nombre de 120 000 à 300 000 victimes⓭, l’absence de chiffres « officiels » si tant est qu’on puisse en donner, s’explique en partie par le fait que ce qui est arrivé à Nankin n’a pas été planifié bureaucratiquement comme ce fut le cas en Allemagne, s’ajoutent à cela les preuves brûlées par l’armée japonaise. Enfin, en Chine comme au Japon⓮, le spectre d’interprétations est très large et plusieurs versions se confrontent, au gré des mises en lumière et des manœuvres politiques. Ces abominations nous rappellent néanmoins que la frustration et la haine de l’autre s’inscrivent aussi dans des discours ficelés, des nuances de langage, des implicites et des histoires, rendant le recul complexe. La langue est aussi une arme de guerre.
NOTES
➊ SAEKI, Shin’ichi, « Figures du samouraï dans l’histoire japonaise : depuis Le Dit des Heiké jusqu’au Bushidô », Annales. Histoire, Sciences Sociales, (63è année), p. 877-894. Avril 2008. (Traduit du japonais par Pierre-François Souiry).
➋ Intervention de Rana MITTER dans « Rana Mitter on studying the Nanjing Massacre », podcast audio Sinica Podcast. Décembre 2014. Pour plus d’infos sur la guerre entre le Japon et la Chine, voir aussi son ouvrage China’s War with Japan, 1937-1945 : The Struggle for Survival, Penguin Books Ltd, 2014.
➌ Explications données par Michael LUCKEN dans son ouvrage Les Japonais et la guerre: 1937-1952. (Fayard, 2013). Cette déclaration vient du sinologue KUWABARA Jitsuzō en 1926. C’est un point de vue qui est loin d’être rare à l’époque.
➍ IENAGA, Saburō, Pacific War, 1931-1945, Knopf Doubleday Publishing Group, 2010.
➎ 「蜘蛛の子を散らすように逃げ惑っています」(Kumo no ko wo chirasu yō ni nigemadotte imasu).
➏ Louise YOUNG explique dans son ouvrage Japan’s Total Empire : Manchuria and the Culture of Wartime Imperialism (University of California Press, 1999) que si les clichés de lâcheté à l’égard des chinois datent de 1894-1895, les images d’illégalité datent plutôt des émeutes anti-japonaises en Corée en 1907-1909, tandis que les références à leur prétendue corruptibilité datent plutôt des années 1910 et 1920.
➐ Tous les exemples donnés dans ce paragraphe viennent de l’ouvrage de Louise YOUNG susmentionné.
➑ Notons que la rancœur du Japon envers les puissances occidentales va être exacerbée après le traité de Versailles en 1919. Le Japon y proposera la reconnaissance de l’« égalité des races », qui va être rejetée par les puissances alliées.
➒ Cette appellation paternaliste désigne surtout les civils chinois. Une distinction est faite entre les soldats fourbes et les civils qu’il faut libérer (ce qui ne les empêche pas bien sûr de subir des sévices de la part de l’armée japonaise). (Voir l’ouvrage de Louise YOUNG susmentionné).
➓ IENAGA, Saburō, Pacific War, 1931-1945, Knopf Doubleday Publishing Group, 2010.
⓫ LUCKEN Michael. Les Japonais et la guerre : 1937-1952. Fayard, 2013.
⓬ Voir l’intervention et l’ouvrage de Rana MITTER susmentionnés.
⓭ Le chercheur KASAHARA Tokushi 笠原 十九司, spécialiste du Massacre de Nankin, arrive aux chiffres de 120 000 à 200 000 victimes dans son ouvrage 南京事件 (Nankin jiken, l’Affaire de Nankin, 岩波書店, Iwanami Shoten, 1997). Certains chiffres chinois font état de 300 000 victimes. Pour les débats sur le Massacre de Nankin au Japon voir l’ouvrage de KASAHARA Tokushi 南京事件論争史: 日本人は史実をどう認識してきたか (Nankin jiken ronsō-shi : Nihonjin wa shijitsu wo dō ninshiki shite kita ka, Histoire des controverses autour de l’Affaire de Nankin : comment les japonais perçoivent l’histoire ?, 平凡社, Heibonsha, 2018).
⓮ S’il est bien sûr important de parler du négationnisme japonais présent chez l’extrême droite et certains membres du Parti libéral-démocrate, il faut aussi noter l’historiographie japonaise de qualité sur le Massacre de Nankin (et ce depuis plusieurs décennies, ce n’est donc pas nouveau). Contrairement à ce qu’on peut parfois lire, aucun historien japonais sérieux irait nier ce qu’il s’est passé à Nankin.